Le Chanteur de l’eau – Extrait – 3


Par _90e1b449_, écrivaine, journaliste et animatrice

[…]

Au même instant, l'Amérindienne entra en symbiose avec les particules aqueuses et devint, elle-même, la force, le courant et l'âme de l'eau vive. Elle se répandit dans son lit, tantôt avec douceur, d'autres fois avec tumultes, épousant chaque relief comme musique remplissant un espace vide de sons. Disponibilité, franchise, éloquence, fluidité, altruisme, adaptabilité, générosité, noblesse… les qualités de l'eau émergeaient comme autant de bulles à sa surface. Elle se sentit bouillonner de joie et, en même temps, libre de s'étendre et de respirer comme jamais auparavant.

Tout à coup, la vision cauchemardesque aperçue dans le feu se juxtaposa à son expérience. Eau-Pâle se mit à vivre, dans ses propres entrailles, la douleur violente de son essence dénaturée par des éléments extérieurs. La femme médecin se transformait, aux mains d'un ennemi inconscient et irresponsable, en un courant déformé, distordu, dévié de sa route et infesté par des produits hautement toxiques. Les poissons ralentissaient leur course et circulaient maladroitement, soudain ivres dans cette rivière où proliféraient à vue d'œil des plantes aquatiques.

Incapable d'en endurer davantage, Eau-Pâle sortit de son état fusionnel, les larmes aux yeux, le cœur en charpie. Elle tremblait des pieds à la tête, consciente que sa condition ne résultait pas de son court séjour en eau froide, mais bien de cette expérience bouleversante qui confirmait la vision ténébreuse révélée par la flamme.

L'Amérindienne se laissa sécher pendant quelques minutes par le vent frais de la nuit et remit sa tunique en se demandant à quelle époque du futur se rapportait cette scène. Elle leva ses bras vers le ciel et s'absorba dans la contemplation de la rivière. Entre deux battements de cils, elle aperçut une lumière fugitive à la surface de l'eau. Était-ce une étincelle d'espoir ou bien le signal de détresse de l'âme de la rivière, consciente de sa malheureuse destinée ?

Les premières lueurs du soleil traçaient déjà à l'horizon des jets de couleurs pastel.

Author: Marilou Brousseau

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